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Enfances

Critique de tootpadu

  • L'enfance, quel vaste sujet ! Cette période décisive nous façonne en quelque sorte pour le reste de notre vie, en bien ou en mal, autant par notre rapport au monde extérieur, qui est modelé à ce moment-là, que par des événements traumatisants, qui nous hantent au moins inconsciemment jusqu'à la fin de nos jours. Ainsi, notre style de vie personnel peut s'expliquer par les sermons apocalyptiques de notre mère, et il est probable qu'une humiliation ponctuelle ou permanente, affichée ou impliquée, de la part de sa mère enseignante est pour quelque chose dans l'aversion de notre cher Mulder contre tout ce qui a trait à l'orthographe. Mais assez de l'anecdotique, que se passe-t-il dans l'enfance des hommes et des femmes qui sortent de la masse, qui façonnent à leur tour notre perception du monde, que ce soit dans le domaine de la politique, des arts, des sciences ou du sport ?
    La prémisse de ce film collectif, produit par Laurence Darthos et écrit par Yann Le Gal, est des plus ingénieuses, en ce qu'elle met en avant un événement ou une condition, qui a sans doute marqué chacun de ces six grands cinéastes du milieu du XXème siècle. Le dispositif évite largement la facilité, qui aurait par exemple dû faire opter pour l'anecdote emblématique d'Alfred Hitchcock, celle de son père qui l'envoyait en prison pour cinq minutes à l'âge de six ans, que le vieux maître du suspense ressortait encore peu de temps avant sa mort. Et le portrait de ces six garçons, qui allaient laisser leur marque indélébile dans l'histoire du cinéma, ne s'efforce pas non plus d'en faire des anges ou des démons.
    L'accomplissement majeur du film est plutôt d'atteindre une certaine conformité, sans forcer les récits épisodiques vers un message commun et sommaire. Cette unité repose surtout sur celle de l'époque, puisque les aventures des futurs cinéastes se déroulent tous pendant le premier quart du siècle passé. Mais elle va plus loin, puisque tous les garçons sont issus d'un milieu au moins aisé et d'une structure familiale en apparence intacte, sauf Tati qu'on ne voit qu'à l'école. Ce sont cependant les imperfections dans cette façade bourgeoise, qui marqueront les enfants. Elles font l'effet d'un réveil traumatisant auquel chacun répondra à sa façon, avec humanité (Renoir), culpabilité (Hitchcock), malice (Tati), entêtement (Welles), ou bien une acceptation partielle de la différence (Lang).
    Sans imiter paresseusement le style de leurs précurseurs, les jeunes cinéastes choisis pour ce projet ambitieux font plutôt preuve d'imagination et de subtilité pour évoquer l'univers des cinéastes. Là encore, les styles ne se différencient pas tant que ça, puisqu'ils sont tous marqués par un dépouillement et un naturalisme sans emphase. Seul l'épisode de Hitchcock est tourné par exemple en noir et blanc, avec comme raisonnement tout à fait valide derrière, que ce dispositif accentue à la fois la sévérité de la mère et la sensation de peur du garçon dans la maison abandonnée. La forme n'est cependant jamais détournée pour faire des clins d'oeil complaisants en vue de l'oeuvre à venir des cinéastes. Il en transpire plutôt, d'une manière fort délicate, l'essence même de l'univers des réalisateurs évoqués. A partir de quelques éléments emblématiques, comme l'idylle bucolique chez Renoir, qui rappelle forcément le cadre d'Une partie de campagne, ou une profusion de préoccupations existentielles dans laquelle l'enfant devra trouver son chemin, c'est un lien aussi abstrait qu'original, qui se tisse entre l'évocation fictive de l'enfance et la richesse de la filmographie de chacun des maîtres cités.
    Enfin, la pertinence et la récurrence de la citation qui clôt chacun des épisodes, en guise de révélation de l'identité du réalisateur pour quiconque l'ignorait encore, confirment à la fois la suprématie artistique et humaine de cet échantillon de cinéastes, qui ont bercé nos années de découverte du cinéma, et l'ambition quasiment philosophique, au lieu d'être platement psychologique, de ce film tout à fait remarquable.

    Vu le 7 mai 2008, au Club Marbeuf

  • 3.5