Lebanese Rocket Society (The)

| Titre original: | Lebanese Rocket Society (The) |
| Réalisateur: | Joana Hadjithomas, Khalil Joreige |
| Sortie: | Cinéma |
| Durée: | 97 minutes |
| Date: | 01 mai 2013 |
| Note: | |
Au début des années 1960, le professeur Manoug Manougian et ses étudiants de l’université arménienne de Beyrouth entreprennent des recherches pour construire une fusée. C’est ainsi que commence l’étrange histoire de l’aventure spatiale libanaise, qui était couronnée de succès pendant un certain temps, avant que la raison d’état et les pressions internationales n’y mettent un terme. Cinquante ans plus tard, la mémoire collective libanaise ne se souvient plus de cette brève période de fierté nationale. Les réalisateurs Joana Hadjithomas et Khalil Joreige entament alors leurs recherches pour mieux comprendre ce chapitre oublié de l’Histoire.
Critique de Tootpadu
Le nouveau film de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige, un tandem de réalisateurs discret qui dispose pourtant d’un talent considérable pour créer des œuvres à la fois esthétiquement intéressantes et conscientes des préoccupations de notre temps, s’articule en trois mouvements distincts. Alors que l’aspiration libanaise, simultanément d’ordre scientifique et militaire, de participer à la conquête de l’espace en est le point commun, la perspective pour tenir compte de cet événement obscur alterne d’une manière plus ou moins perceptible entre la fiction et le documentaire pour aboutir à un film étrangement fascinant. Nullement un « documenteur » qui inventerait un fait historique, The Lebanese Rocket Society sait au contraire mener une extrapolation impressionnante à partir d’un cul-de-sac plutôt anecdotique.
Sa première partie est sans doute la plus classique par son aspect de chasse au trésor, au fil des archives avares en informations et des témoins peu loquaces. Elle se montre néanmoins exemplaire en tant que documentaire qui – tout en brassant large entre le contexte historique et les différentes influences culturelles ayant abouti à l’expérience avortée précocement – sait y débusquer un nombre important de pistes de réflexion. Il suffit d’une brève incursion dans les archives du film libanais dans un piteux état, pour effleurer la thématique qui nous tient particulièrement à cœur de la préservation du patrimoine cinématographique. Et dans toute l’euphorie d’avoir trouvé quelques traces concrètes de la Lebanese Rocket Society, la narration n’oublie jamais qu’une telle entreprise hardie attire forcément des profiteurs plus ou moins bien intentionnés. A la célébration de l’esprit inventeur à l’œuvre à l’université Haigazian se mêle alors, petit à petit, la prise de conscience que la classe politique de l’époque allait s’approprier tôt ou tard le projet. La récupération par les hautes sphères de la diplomatie internationale s’est soldée hélas par une correction du Liban, ce petit pays du Moyen Orient pratiquement sans défense contre ses voisins armés jusqu’aux dents, qui avait osé cultiver un rêve normalement réservé aux puissances mondiales.
La deuxième partie du documentaire, avec l’initiative des réalisateurs d’ériger un monument à la mémoire de cet élan historique, tisse un lien étroit entre le passé et le présent. A moins qu’elle ne souligne à quel point les problèmes de cette région hautement instable n’ont nullement changé en un demi-siècle. L’envergure de la sculpture et sa mise en place ont beau être modestes, elles dépendent étroitement de la bonne volonté d’une administration moribonde et de la victoire sur une psychologie nationale marquée par la peur. Les réactions qu’elles soulèvent sont par contre plus pragmatiques qu’autre chose. On s’imagine ainsi bien, que le concert de klaxons que le convoi suscite est avant tout motivé par le bouchon dont il est la cause dans la circulation dense d’une métropole, tournée vers l’avenir et ses chantiers omniprésents. L’absence d’un ton trop solennel permet de garder les proportions entre ce petit acte militant contre l’oubli et l’utopie d’une place libanaise à la table des grands.
Grâce à l’épilogue de science-fiction sous forme de conte animé, nous pouvons entr’apercevoir la version idéale d’un futur qui relève, bien sûr, de l’illusion. Tel que notre civilisation fonctionne, ce ne sera jamais une science lucide qui veillera sur notre destin et celui de notre planète. Au contraire, si le Liban est aujourd’hui arrivé à un niveau si léthargique qu’il subit les révolutions du monde arabe plutôt que d’y prendre activement part, c’est parce que ce beau pays a vu son identité nationale broyée entre les meules des intérêts internationaux qui le dépassent largement. Aiguiser notre conscience qu’il n’a pas toujours été ainsi, que pendant une courte parenthèse temporelle le rêve d’un accomplissement entièrement autonome était possible, c’est aussi à cela que sert ce documentaire captivant dans la forme et le fond.
Vu le 11 mars 2013, au Club Marbeuf, en VO
Note de Tootpadu: