Rue sans issue
Le gangster Hugh "Baby Face" Martin revient dans son quartier de l'East Side de New York, pour voir sa mère et sa maîtresse d'antan Francey. Mais l'endroit a bien changé depuis qu'il y a commencé sa carrière criminelle : les immeubles des riches avec leurs terrasses luxueuses surplombent désormais les bas-fonds, où la vie n'a rien perdu de sa cruauté impitoyable. Drina Gordon, une ouvrière en grève, tente d'y élever tant bien que mal son petit frère Tom, le chef d'un gang d'enfants. Et Dave Connell, un ancien camarade de Martin, qui ne tire aucun profit de ses études d'architecture, rêve de partir avec Kay Burton, la maîtresse d'un des habitants des appartements huppés.
Critique de Tootpadu
Soixante-dix ans après sa sortie, ce film impressionne toujours par son refus de toute complaisance dans la description du fossé social entre les riches et les pauvres. La vie dans les bas-fonds d'une métropole n'y est affublé d'aucune valeur rédemptrice. La pauvreté est misérable, sans être pittoresque, et encore exacerbée par la proximité immédiate de la résidence de standing. Dans ce contexte défavorisé, fait de violences et de luttes incessantes, les habitants subviennent à leurs besoins au jour le jour, sans dignité ni bonheur. Leur infériorité sociale leur est en plus cruellement rappelé chaque fois qu'un personnage de la haute société doit traverser la rue, dans l'attente de la fin des travaux de l'entrée principale, qui rendra la séparation et l'exclusion définitives.
Les rares rayons de soleil, au propre comme au figuré, dans ce cadre crade et lugubre ont par conséquent tendance à sonner un tout petit peu faux. Mais l'optimisme de Drina, fait de rêves d'une vie meilleure qu'elle chérit en vain depuis son enfance, se heurte à l'intransigeance de la réalité sociale. Et le héroïsme de Dave ne le rend pas plus fier, face aux lamentations de la mère et à l'éclaircissement sur ses ambitions réelles, plus modestes que ce que la possibilité d'une romance aisée laissait croire. Non, il n'y a guère de salut dans ce cul-de-sac des épaves humaines, même pas pour le gangster légendaire, qui doit vite déchanter de la nostalgie de ses origines.
La mise en scène de William Wyler est toujours aussi soignée et s'appuie largement sur la photo magistrale de Gregg Toland. En dépit de sa beauté visuelle, cette dernière ne cherche point à rendre les décors, imposants dans leur réalisme jusqu'aux cafards qui sortent des poubelles, attrayants, misérabilistes ou pittoresques. Enfin, nous avons cru déceler un soupçon d'attirance homosexuelle juvénile entre Tom et Milty, du premier regard révélateur jusqu'à leur complicité insistante, mise en avant par la suite.
Vu le 5 avril 2008, en DVD, en VO