Critique de Tootpadu
Tel père, telle fille. Jennifer Lynch explore le côté sombre de l'Amérique dans son deuxième film, quinze ans après
Boxing Helena. Elle instaure d'emblée un ton malaisant, par le biais d'une scène de carnage particulièrement éprouvante. Toutefois, sa narration sait admirablement jouer avec l'anticipation du spectateur, de voir une deuxième fois des flots d'hémoglobine se déverser sur l'écran. L'orchestration de cette incertitude et de l'inquiétude croissante représentent les qualités principales de ce film, dont la conclusion est peut-être trop claire, faute d'être rassurante, pour prétendre à l'opacité des oeuvres du père de la réalisatrice.
Le groupe de personnages, qui se retrouve au commissariat après la journée meurtrière, ne dispose de la moindre valeur édifiante. Ils se font tous discréditer, un par un, à l'exception éventuelle de la petite fille, par leur bêtise apparente ou par les révélations distillées à travers leurs témoignages. La réalisatrice adopte à ce niveau un décalage, entre la parole des personnages et ce qu'elle montre à l'image en guise de réalité filmique, qui accentue encore le malaise chez le spectateur. Sans surprise, ce sont les comptes rendus des deux témoins adultes qui sont les plus contradictoires, simplement parce que leurs activités illicites (l'achat de drogues et le harcèlement des automobilistes) sont les moins avouables. Néanmoins, même les autres personnages disposent de caractéristiques adultes, et donc par définition imparfaites, qui renforcent leur humanité faillible. Il est par conséquent difficile pour le spectateur de trouver quelqu'un digne d'un investissement d'identification, tellement l'univers poisseux du film intrigue et repousse en même temps.
A moins que la petite Stéphanie ne soit la clé cachée de ce film prenant. Détachée de l'action macabre et précoce dans ses conclusions sur ce qu'elle voit, elle traverse l'intrigue avec un stoïcisme invariable, tout juste teinté d'un peu de curiosité. Elle subsiste aux foudres de la mauvaise fortune, voire au revirement principal du scénario, qui pousse le film vers un déjà vu moins déroutant que la quête d'une vérité factice. Encore faudrait-il qu'elle n'emporte des séquelles psychologiques de ce cauchemar éveillé, qui la rendraient plus détraquée que les individus peu recommandables, peuplant ce film très solide.
On pourrait déceler dans ce personnage emblématique un symbole de la survivance, un thème qui est sans doute cher à Jennifer Lynch. Tel un phénix qui renaît de ses cendres, elle revient en effet d'entre les morts, après l'échec cuisant de son premier film, récompensé par la framboise de la plus mauvaise réalisation, et un grave accident de voiture, pour nous concocter un petit film très prometteur.
Vu le 21 juillet 2008, à la Salle Pathé Lincoln, en VO