Cherry blossoms
Lorsque Trudi apprend que son mari Rudi va mourir bientôt d'une maladie incurable, elle préfère ne rien lui dire. Un fonctionnaire exemplaire dans le service public en Bavière, Rudi déteste en effet tout changement et suit avec un stoïcisme immuable sa routine quotidienne. Pour vivre un dernier souvenir exceptionnel avec son mari, Trudi l'emmène voir leur fils et leur fille à Berlin. Mais même ce voyage met Rudi mal à l'aise. Il n'est alors pas question d'aller jusqu'au Japon, pays qu'affectionne Trudi de loin depuis toujours et où habite leur autre fils.
Critique de Tootpadu
Contrairement à ce que l'on pourrait croire, c'est la première partie de ce film allemand, présenté en compétition au dernier festival de Berlin, qui nous a le plus touchés. La justesse du ton avec laquelle la réalisatrice Doris Dörrie décrit le délicat équilibre familial, marqué à la fois par le fossé des générations et par la monotonie du quotidien du couple âgé, nous interpelle à un niveau de reconnaissance personnelle et d'investissement émotionnel, que le voyage élégiaque au Japon peine d'atteindre. Les bases pour un récit sur le deuil et la nature éphémère de la vie y sont posées avec une telle solidité et sans la moindre prétention, que l'envol du personnage principal loin de son environnement familier prend des allures de fantaisie un peu poussive.
Le rituel de la vie conjugale entre Trudi et Rudi, des personnages dissemblables en dépit de leurs noms presque identiques et de la routine affective à laquelle ils se sont résignés, regorge de moments, qui touchent autant par leur banalité que par le calme paisible qu'ils dégagent. La maladie de l'un et le secret de l'autre pèsent comme une épée de Damoclès sur leur bonheur modeste. Mais la mise en scène très fine de Doris Dörrie ne laisse jamais cette menace tragique prendre le dessus sur le portrait attachant d'un couple sobre et fidèle. Déjà à ce stade de l'histoire, des informations et des schémas comportementaux sont véhiculés par des symboles parlants. La mouche, la pomme, la veste en laine bleue ou plus tard le mouchoir noué autour de la barrière, ce sont là autant de motifs, qui représentent des éléments essentiels de la vie familiale.
En parlant de famille,
Cherry blossoms développe en filigrane une étude sans complaisance sur la décomposition irrémédiable du noyau familial. Encore physiquement intact pendant la première partie du film, l'ordre de la famille ne fonctionne déjà plus du point de vue de l'unité globale. La séparation entre les parents et leurs enfants adultes est irréversible. Alors que tous les membres sont assez lucides pour le ressentir, ils se livrent néanmoins à un faire-semblant forcé pendant le séjour à l'improviste des parents à Berlin. Le bonheur relationnel est encore entier à une échelle plus réduite, comme entre Trudi et Rudi ou leur fille Karolin et sa copine Franzi. Mais globalement, le mouvement de fuite psychologique des enfants, consommé par un éloignement physique du nid bavarois, a depuis longtemps fait voler en éclats le cercle familial. Evidemment, il n'y a rien de mal à cette évolution organique au fil des générations. Mais la douceur insistante que la réalisatrice emploie pour camper cette famille en perdition nous touche forcément d'une manière très personnelle.
En comparaison, le voyage expiatoire au Japon vise plus les glandes lacrymales que le coeur. L'approche d'une culture profondément différente s'opère certes selon un mode opératoire plus humble et curieux que l'ignorance arrogante d'un
Lost in translation. Mais cette partie du film n'est littéralement plus que l'ombre d'une première quarantaine de minutes profondément bouleversante.
Vu le 21 août 2008, au Club Publicis, en VO