Encerclement (L')
Le néolibéralisme est la philosophie économique dominante de notre civilisation occidentale, qui a des répercussions plus ou moins sévères à travers la planète. Formulée pour la première fois explicitement au début du siècle passé, cette doctrine, qui préconise le dérèglement du marché et le retrait progressif de l'Etat des monopoles qu'il détient en faveur du bien collectif, a avancé au fil des décennies au statut de berceau d'une pensée unique, relayée à travers l'éducation et les médias. Une douzaine d'intervenants, des chercheurs universitaires, des activistes, et des journalistes, reviennent sur les origines de ce modèle économique particulier et sur les conséquences que son développement galopant, soutenu par les "think tanks" et autres lobbies, a sur le fonctionnement et sur la perception du monde dans lequel nous vivons.
Critique de Tootpadu
La crise économique actuelle a eu pour résultat indirect de déclencher une vague de sorties de documentaires sur ce sujet à la pointe de l'actualité. Nous sommes tout à fait prêts à excuser l'opportunisme commercial des distributeurs français, puisque la plupart de ces tentatives d'expliquer le pourquoi et le comment de l'implosion du marché international portent un regard instructif et souvent passionnant sur le sujet. Evidemment, il ne suffit pas d'être conscient des rouages du monde économique néolibéral pour pouvoir se soustraire à ses retombées perverses. Et l'axe de critique sur lequel ces documentaires avancent presque sans exception, qui soulève le côté idéologique douteux de toute cette affaire, doit tôt ou tard nous mener à une interrogation sérieuse sur la solidarité et l'altruisme dont la race humaine est encore capable, à moins de nous plonger dans une dépression profonde, puisque tout espoir d'une amélioration de la situation est perdu. Mais rien que l'assurance qu'une résistance contre le modèle dominant existe, aussi modeste soit-elle, nous permet d'envisager un peu plus sereinement l'avenir et de concevoir notre société depuis un point de vue alternatif, loin de la résignation si symptomatique de notre époque.
Ce documentaire canadien n'est nullement un pamphlet brûlant, qui chercherait à convaincre les spectateurs, que sa durée considérable ne découragera pas, par des affirmations provocantes et une forme sournoisement directive.
L'Encerclement est au contraire cette bête de plus en plus rare au cinéma d'un documentaire exigeant, qui ose prendre le temps de présenter une vision globale d'un sujet aussi complexe que le néolibéralisme, dont les bifurcations multiples dépassent largement le champ strictement économique. En dix chapitres, les facettes complémentaires du problème sont ainsi abordées sobrement et exhaustivement, au point de presque épuiser notre capacité de concentration. Le réalisateur Richard Brouillette oeuvre en effet sans relâche à son arc thématique richement fourni, qui est censé couvrir l'essentiel de la question. Très pauvre en documents d'époque et volontairement austère d'un point de vue formel, le documentaire ne consiste en fait que de prises plus ou moins longues des interventions des experts en la matière.
Contrairement à la plupart des documentaires semblables, qui préfèrent privilégier un discours creux et aseptisé au lieu de heurter l'opinion publique,
L'Encerclement regorge d'informations précieuses et de raisonnements intelligents de la part de tous les intervenants, sans la moindre exception. Les nombreux monologues risquent certes parfois de trop se pencher sur l'aspect théorique du néolibéralisme et de s'éloigner d'une réflexion pragmatique. Mais c'est justement cette cacophonie des approches et des opinions, ainsi que la multiplication des champs couverts (économie, histoire, éducation, médias, colonialisme), qui rendent ce documentaire au moins aussi instructif et intellectuellement stimulant qu'exigeant et pas toujours facile à suivre sur la durée.
Vu le 22 mars 2010, au Club de l'Etoile